Tu es la meilleure chose qui ne me soit pas arrivée
Louise Attaque - La Valse
Tu es la meilleure chose qui ne me soit pas arrivée. C’est le genre de phrase bizarre qu’on ne se verrait jamais prononcer. Comme une écorce d’arbre qu’on ne se verrait jamais soulever. Tout n’a pas de logique. Ce n’est même pas naturel. Mais la nature a horreur du vide et il faut croire que mon coeur aussi. Il était comme un creuset enlevé à la terre dont les années m’avaient constitué. Tu t’immisces dans des recoins de ma tête auxquels je n’ai jamais permis à quiconque d’accéder et toi, en ne faisant rien, en ne faisant qu’exister, tu as abattu d’un seul regard tous les murs que j’avais pu dresser.
Sûr que quand je te regarde, je ne vois pas que toi. Peut-être te ressemblerait-elle malgré que vous n’ayez rien en commun. Mais même toutes les explications du monde seraient bien vaines pour t’exposer les raisons. Il y a des lieux, des routes et des circonstances où le temps fait en sorte que tout se croise et se mélange. Peut-être que c’est le cerveau qui tente d’arranger tout cela, non pas pour oublier mais juste pour dire que ce n’est pas ce qui s’est arrêté, qui est le plus important. On peut ériger une stèle, perpétuer le souvenir par peur d’être infidèle à ce que l’on a manqué mais je ne sais pas dire si cela est un bien ou une manière de se protéger. Peut-être qu’un jour, elle, elle te dira qui est vraiment cet étranger. Pourquoi il a été là, pourquoi il y a toujours eu cette pudeur qu’on ressent peut-être comme un malaise en sa présence.
Je ne sais pas si elle te contera l’histoire en entier, si elle n’effacera pas certains épisodes parce qu’elle n’aura pas envie de se dévoiler ou que les mots se feront priés. Et je le comprends bien. Tu es la meilleure chose qui ne me soit pas arrivée. Comme elle et elle aussi. Comme si tout fonctionnait en mode inversé. Ca paraît invraisemblable mais c’est juste le reste du monde qui n’y est pas habitué.
Je ne sais ce que l’avenir peut nous réserver et je ne peux te faire aucune promesse car on ne se doit rien. J’ai arrêté de faire des promesses de plus. Non pas parce qu’il n’est pas possible de les tenir, juste parce qu’il est ridicule de remettre à demain ce qui peut être fait au présent. On n’est pas assez doué pour maîtriser quoique ce soit dans la vie et c’est une vaste de comédie que de promettre qu’on se rattrapera plus tard.
Si les choses étaient gouvernées par cette simple calculette, chaque jour, ce serait le grand soir. Cependant, cela n’a rien à voir avec une quelconque réalité, même pire, c’est juste une absurdité.
Tu es la plus belle chose qui ne me soit pas arrivée. C’est la seule chose à retenir car ce qui reste ne sont que les récits d’une errance en quête d’un sens qu’il est vain d’essayer de trouver.
Passer outre et rien d’autre.
Tu peux croire que les gens ne changent jamais et que, quand ils font une faute, même grosse, il n’est pas judicieux de l’oublier mais moi, je crois le contraire. En fait, certains diront qu’il s’agit de pardonner mais la vérité, c’est que le pardon ne peut pas venir de l’autre. L’autre, lui, il doit juste passer outre en se rappelant d’une chose : il n’est pas meilleur que celui qui se présente devant lui, il est juste différent et que les choses auxquelles il attache des valeurs, de bien, de moins bien, de passable ou de mal, ces choses-là n’ont vraiment de référentiels que dans la sphère individuelle. D’aucuns voudraient que l’on s’accorde pour en trouver qui soient universelles parce qu’ils ne sentent pas le courage de les défendre au jour le jour mais dans la réalité, ces choses, dites “universelles”, elles ne sont des convergences. Elles ne tirent jamais leur essence des mêmes raisons, de la même nature. Elles sont des points vers lesquels on tend mais il n’y a jamais d’intersection.
Quand je fais la différence entre les raisons et la nature, c’est qu’il me semble que certaines convergences n’ont pas de cause : elles sont là, posées dans un coin de la tête depuis toujours et qu’il ne manquait que la lumière pour les éclairer. Je discutais avec une amie, il n’y a pas longtemps, une amie de très longue date avec laquelle, je n’ai que des contacts assez occasionnels et avec qui, je partage souvent une sorte de bilan de situation mutuelle. Elle m’a écouté et elle m’a dit que je perdais mon temps. Et tu vois, lorsqu’elle m’a dit cela, j’ai repensé au jour où tu m’as demandé de partir. Tu te rappelles ? C’est moi qui t’avais dit sur un accès de colère que je n’avais pas le temps de perdre mon temps et toi, tu as saisi la balle au bond pour me renvoyer cette énormité. Mais il y avait une logique dans tout cela. Toi, cela te donnait une raison pour m’envoyer un reflet peu reluisant de ma propre personne et des “raisons” qui me motivaient et moi, cela découlait d’une cohérence inéluctable avec le fait de profiter de l’instant au lieu d’attendre je ne sais quelle illumination ou quel élément qui n’arriverait probablement jamais. C’était notre deuxième point de convergence qui nous faisait diverger.
J’ai peu de souvenirs de ce soir-là car ma tête était sérieusement embrouillé. Il y avait tout ce que tu me balançais au travers la figure, il y avait la situation un peu intenable au boulot et il y avait l’autre. L’autre dont je t’avais parlé parce que je ne savais pas vraiment comment faire avec. Je crois que tu n’es jamais passé outre quand je t’ai posé la question. Je crois que tu as dû croire à une sorte de chantage affectif qui n’existait pas. Peut-être croyais-tu que j’étais un habitué de ce genre de situation que c’était cela que je recherchais. Peut-être qu’à ce moment-là, la réputation qu’on m’a toujours collée sur le dos a joué sa partition. Dans ce genre d’instant, on s’en fout de la vérité : ce qui compte, c’est de revenir à l’équilibre, c’est tout. Ce n’est pas plus compliqué. Je me rappelle de ce soir-là. Il y avait une lumière crépusculaire quand je me suis arrêté un instant sur le trottoir en face de chez toi. J’ai regardé par ta fenêtre et je ne t’y ai pas vue puis j’ai regardé mon téléphone : il était encore tôt et je n’avais pas envie de rentrer pour me ressasser tout ça. Je réfléchissais vite. Je n’étais pas comme toi, dans ta situation. Quand j’avais déménagé dans cette ville, je n’avais pas regardé si j’avais des amis et le fait était que je n’en avais pas. En tout cas, aucun n’avait la stature pour que je puisse échanger sur ce qui s’était passé. J’ai parcouru mes contacts en vain et j’ai mis une main dans ma poche. J’ai retrouvé ce bout de papier. Son numéro à elle, filé comme ça, au moment où je lui avais réglé l’addition. Je l’avais mise dans une situation inconfortable d’ailleurs ce jour-là car j’ai cru au départ que c’était un papier qui avait été oublié par le client d’avant. Elle m’avait regardé avec insistance et m’avait “convaincu” que c’était bien “ma” note. Bref. Je souris toujours en évoquant cet épisode, peu importe ce qui s’est passé ensuite.
En fait, c’est en remontant la rue qui m’éloignait de chez toi que j’ai décidé de l’appeler. Cela n’a duré en tout et pour tout, que, peut-être trois ou cinq minutes mais cela a été suffisant pour sceller le point de départ d’une autre histoire parallèle à la nôtre : jolie au début et triste à la fin, assez tragique pour être déterminante sur les années qui suivirent. Ce soir-là, ce geste m’a paru nécessaire et normal. Je ne pouvais pas rester seul. Il y a peut-être là, un geste, une “faute”. Mais moi, je refuse de voir les choses comme cela. Si cela s’est déroulé ainsi, c’est que c’est comme cela que les choses devaient se passer. Il ne faut pas chercher et passer outre. Passer outre et rien d’autre.
A travers champs
Elle courait les champs quand elle avait ton âge
Les mains le coeur battant ne sachant la balade
Qu’elle servait au vent en guise de brimade
Pour avoir fait trop grands ses espoirs de rivages
Elle défiait le ciel et même les nuages
Avec ses jeux cruels quêtant cette chamade
Au détour d’un duel contre les voeux en rade
Qui coulent le Rimmel sur son blanc maquillage
Elle y croyait comme eux elle ignorait que toi
Un jour tu ferais feu de ses armes en bois
En ravageant les prés qu’elle a conquis en rêves
En ravivant les plaies qu’elle a guéri de sève
En y plantant un roi un arbre de Noël
Avec les bras en croix pour lui servir d’écuelle
Une tendresse ordinaire
C’est bizarre. Je fais des rêves étranges en ce moment. Je ne sais pas dire si c’est mon imagination qui travaille ou s’il s’agit d’une sorte de rêve prémonitoire comme il peut m’arriver quelques fois d’en faire mais… Figure-toi que je me vois avec elles, en train de leur apprendre je ne sais pas bien quoi. Je suis un coup, dans un salon improbable, un coup, dans un jardin que je ne reconnais pas. Je ne te vois pas mais je sais que tu es là et que tu me regardes. Je ne sais pas ce que tu penses de ce que je fais mais j’imagine un sourire : un truc qui signifierait que tu me fais confiance pour me laisser faire avec elles. Et puis, je me vois en train de faire une sorte de discours avec un tas de gens devant moi… Dans la masse, il y a des gens que je connais, d’autres non, et encore d’autres qui sembleraient faire partie de ma famille même si leurs visages ne me disent rien. Je leur débite une suite de mots et il me semble que je leur raconte une histoire. Une histoire qui ressemble à la tienne. Une histoire qui ressemble à la mienne aussi. Une histoire qui nous raconte en deux chemins parallèles qui finissent par une rencontre. Une rencontre qui a déjà eu lieu mais que l’on a mis en sommeil avant de la réveiller à nouveau.
C’est vrai qu’il y a peut-être dans un coin de ma tête, l’idée rampante d’un scénario qui peut ressembler à ça… Mais faut-il encore que je le reconnaisse. Faut-il encore que je trouve les mots pour te le soumettre. Faut-il encore que je puisse encore croire que j’ai les moyens de t’entourer de mes bras, de te faire sourire ou peut-être pleurer mais que ce soit pour vivre et non pour s’arrêter. As-tu déjà eu cette sensation-là ? As-tu déjà ressenti cette… émotion qui t’envahit, quand bien même, tu te dis que cela ne se peut pas ? Je me dis que le petit ours brun m’a tapé un peu trop fort sur le crâne et que je m’invente l’épisode suivant “si jamais les choses avaient été bien faites”.
Mais tu vois, je crois que c’est comme ça que je voyais les choses, avant… Que… ça ressemblait à ce matin-là de réveillon de Noël… Un truc simple. Un truc pas compliqué. Un truc qui fait pas juste beau et juste place nette… Non.
Juste une tendresse ordinaire sans flonflon ni paillettes.
C’est la loi du paraître qui a tout emporté.
J’ai fait voeu de silence car je croyais que c’était mieux. Je croyais qu’ainsi je n’aurais rien à dire et rien à faire avant de m’en aller. J’ai cru qu’il me fallait juste fermer la porte, ne pas me retourner. J’ai cru que tu savais que je n’aurais pas les mots, ni mêmes les pensées pour te tirer du gouffre où tu venais de m’emmener. Il faisait un soleil d’enfer et je ne le voyais plus briller. J’avais gagné le droit d’avoir cru à un éclair qui aurait pu me donner ce que j’avais naguère déjà enterrer. Je croyais dur comme fer que la traversée du désert, tu pouvais m’en tirer avec les rêves que tu portais en bandoulière et ton corps de papier. Mais le film ne contenait que deux scènes, celle de la rencontre et celle de l’adieu avant même qu’on sache s’il pouvait naître, s’il pouvait respirer. C’est la loi du paraître qui a tout emporté.
Car ça en vaut vraiment la peine.
Un jour, quand j’aurais trop bu, quand je n’aurais plus aucune frontière, je saurais te dire la vérité. Elle n’a rien de glamour, ni de romantique à moins que la mort puisse avoir quelque chose de séduisant. J’ai toujours fui mais je crois que je n’avais pas peur sauf de moi-même. Cette vérité, je l’ai déjà partagé avec elle. Tu sais, elle… Oui. Sauf qu’elle n’était pas là pour entendre ni même m’écouter. J’ai partagé la chose la plus intime de moi-même avec la seule personne qui n’était pas prête à comprendre, dont les démons étaient tels qu’elle n’avait aucune chance de pouvoir saisir l’importance de l’aveu. Il est des jours qui sont ironiques. Dans le silence, on finit par l’ignorer. Je ne cherche pas d’excuse, ni même à me faire pardonner d’une quelconque faute, d’une quelconque parole déplacée. Je veux juste quelqu’un avec qui j’aurais suffisamment confiance pour partager. Des torts, j’en ai. Cependant, je ne veux pas en être comptable. Je ne veux pas être redevable envers quiconque. Je ne veux pas déplacer la peine, ni les larmes sur le dos de quelqu’un d’autre dont le seul rôle dans l’histoire serait d’être celui ou celle qui porte tout sur ses épaules. Je l’ai déjà dit mais, à dix-sept ans, on n’a pas la même conception de la vie que l’on peut avoir après. On croit à deux choses et à deux choses opposées et absolues. On croit que chaque décision que l’on prend, fera ou ne fera pas de nous quelqu’un de bien de manière irrémédiable. Et l’on croit aussi que l’on est immortel. On ne croit pas au poids des mots et des gestes. On se dit que l’autre est un peu comme nous. Il a cette inspiration vers l’absolu, la perfection, l’inéluctable mais que rien ne viendra le briser. On croit que tout est littérature. “O Capitaine, mon Capitaine”… et tout le reste, tu vois ? Et puis, voilà qu’on se traîne cette histoire qui nous enseigne que le coeur comme la tête ont des limites. On ne peut pas comme dans l’effet papillon, modifier nos souvenirs et que d’un seul coup, l’histoire va se raconter autrement. Non. Ce n’est pas comme cela que ça marche. La mémoire est une tare. C’est un boulet que l’on se traîne et c’est encore pire lorsqu’on a pris l’habitude de l’écrire. Je me suis aperçu de cela, figure-toi… Sauf que je n’ai jamais voulu changer quoique ce soit. Au moment où j’ai réalisé que je pouvais oublier, j’ai rencontré le seul événement de ma vie que je ne voulais en aucun cas effacer… Je l’avais tellement imaginé, rêvé, conçu et préparé que le jour où il s’est déroulé, pas comme je l’aurais voulu…. Je me suis rendu compte que rien ne pouvait remplacer la réalité. Même si la douleur est insupportable, on ne veut pas revenir dessus. Ce n’est pas question d’être masochiste, d’être rebelle envers l’ordre naturel. Non, rien de tout cela. On se rend compte seulement qu’on est vrai que lorsqu’on est poussé à l’extrême. Qu’on peut être fier de nous-mêmes que dans le fait qu’on n’a rien accepté. J’ai des doutes quant à ce que tu puisses comprendre cela mais tu ne m’en voudras pas parce que tu en as autant à dire pour moi-même : c’est la magie de l’être et son insupportable aveuglement. Alors oui… Je sais qu’un jour, le dépassement de ma limite fera que je serais faible et complètement honnête envers toi. Mais je sais aussi qu’à ce moment-là, tu seras tellement accaparée par l’obsession de toi-même que tu ne le remarqueras même pas. C’est triste peut-être… Mais c’est ce qui fait notre humanité. Alors. Tu devrais vraiment sourire et m’embrasser… Car ça en vaut vraiment la peine.
Tu n’es pas celle que tu crois (enfin pas pour moi)
Quelle ombre ne fait lumière
Quand elle est éclairée
Par la douceur d’une ambre
Que l’on ne dépolit
Qu’à l’orée de la nuit
Où l’on a laissé langue
Dans le tendre réduit ;
Quelles mains ne sauraient
Accabler cette terre
Qui protège le fruit
De ce chemin de croix
Qu’on fleurit de prières
Pour lui montrer la voie ;
Quels doigts ne sauraient faire
Si jouer la mélodie
Était moins une guerre
Qui lance au paradis
Les notes ouvrières
Aux pléthores de si
Qu’une portée à l’air
Jusqu’à son asphyxie
Du bijou que l’on serre
Jusqu’à son dernier cri ;
Je te voudrais silence
Au lieu de faire le nid
De ceux qui en errance
Jettent leurs colonies
Sur le seul désert
Que nul n’a conquis ;
Je te voudrais rivière
Laissée aux terrains vagues
A parcourir l’aveu
Qu’énonce mes ornières
Avant que le jet lag
Mon décalage horaire
Nous ramène tous les deux.
Tempête au verso
Et si l’on fait naufrage
A deux cordées du quai
Que l’on ne voit jamais
La fin de ce voyage
Car l’ancre à ces nuages
Aux vagues n’a défait
La bite d’amarrage
Et le mât de l’étai
Peut-être brilles-tu
Ailleurs que dans les âges
Où nos mots s’étaient tus
De nos enfantillages
Sur des orients déçus
Peut-être qu’aux corps sages
Nos mains nous le taisaient
Que le bruit de l’orage
A l’anse nous jetait
Et que sur le rivage
L’opprobe aux non-crues
Nous prenait en otage
Plus qu’il n’aurait fallu
Alors si le mouillage
Perd de cette vertu
Crois-tu qu’à notre image
Se colleront nos jeux
Notés en bas de page
Et colorés en bleu
Intimité à géométrie variable
Tu vois, je suis tombé une nouvelle fois sur les lignes que j’aurais peut-être dû supprimer et que j’ai gardées parce qu’au-delà des mauvais souvenirs qu’elles réveillent en moi, elles me permettent de ne pas déformer ma mémoire pour la rendre acceptable ou jetable. Je suis tombé dessus et je les lis maintenant avec un autre regard… J’y vois mieux les contradictions et les raisons qui ont fait que je n’ai su te répondre mais qu’à la moitié. Tu me parlais de ton intimité en même temps que de la mienne, nécessairement parce qu’elle a été nôtre. Tu me demandais de la laisser là où elle était et que je n’avais en rien le droit de la partager avec quiconque d’autre. Mais dans les faits, tu me demandais de respecter et de ne pas faire une chose que tu avais toi-même déjà fait.
Souviens-toi un peu. J’aurais été d’accord avec toi, si pour une décision qui nous impliquait tous les deux, tu m’avais impliqué. Sauf que ce n’est pas ce que tu as fait. Cette intimité, tu l’as partagée avec d’autres proches sauf moi, pour prendre notre décision. Et même si tu remontes vraiment dans le temps. Où est l’intimité de deux personnes dans une maison où l’on est trois plus un quatrième en invité surprise ? Tu vas sûrement trouvé que mon ton est décalé parce que j’essaie de ne pas sombrer le pathos, le raisonnement simpliste et surtout que j’essaie de mettre la distance nécessaire pour ne pas replonger dans un mur dont j’ai déjà eu du mal à m’éloigner mais au final, c’est bien cette question qu’il aurait fallu se poser au départ.
Rappelle-toi. Tu ne m’as expliqué réellement la situation qu’au bout de trois semaines et en trois semaines, tu avais déjà emménagé dans ma vie plus que n’importe qui avait pu le faire avant toi. Je ne m’y suis pas opposé, c’est certain mais aurais-je eu une raison valable de le faire ? Non. Je ne pense pas que ce soit cette rapidité soit vraiment une cause dans l’enchaînement des événements. Je ne pense pas non plus que cette chose ait été néfaste. J’ai beau relire les lignes, c’est impressionnant la fluidité des rapports que l’on pouvait avoir et ce qu’on pouvait savoir l’un de l’autre en ce rien de temps.
Mais bon, tout cela ne mène pas à grand chose, tu vas me dire surtout quand je sais d’avance que tu ne pourras pas répondre (et quand bien, tu le pourrais, je suis certain que tu ne le ferais pas et je sais bien pourquoi). Cependant, tu vois, je me dis que se reposer la situation et dénouer les noeuds petit à petit, ça ne fait jamais de mal sauf à permettre à chacun d’avancer. Mais pour cela, faut-il avoir vraiment un jour été en accord entre ses sentiments et la parole que l’on donnait à l’autre.
On peut toujours changer de direction mais il y a des choses qui restent invariables et sans date de préremption si ce n’est la nôtre à nous, lorsqu’elles sont vraies. Et faut-il qu’un jour elles l’aient été. Pour moi, c’est le cas. Et pour toi ?
A ses côtés [reprise] (3)
Décembre 2005
“Il y a une sortie sur Paris organisée par le comité d’entreprise… Tu ne veux pas y aller ?” me demanda Sarah.
Sarah, c’était l’assistante du service, une espèce de Moneypenny au coeur brisé par tous les James Bond qu’elle avait pu rencontrés dans sa vie.
“Non, je ne crois pas… Tu sais bien que je déteste cela, ce genre de sortie…”
“Dommage…”
“Dommage de quoi ?”
“Dommage de rien. Juste qu’Audrey y va, elle.” fit-elle en détournant la tête.
“Audrey ?…”
“Oui. Audrey…” fit Sarah en levant les yeux au ciel.
“Tu sais, Audrey… La fille de la machine à café… Youhou… Tu te rappelles…”
“Ah… Audrey… Elle…”
Sarah me regarda droit dans les yeux.
“Tu sais que… Tu n’es pas croyable, toi ?”
“Et pourquoi donc ?”
“Parce que tu me parles d’elle depuis deux semaines, je t’ai donné son nom et tu n’es pas fichu de t’en rappeler… Tu es vraiment grave comme mec !…”
J’haussai les épaules.
“Ce n’est pas de ma faute si j’ai une mauvaise mémoire et que je ne retiens pas les prénoms…”
“A d’autres… Je sais très bien que tu es parfaitement capable de te souvenir de trucs autrement plus complexes. Mais là… Je ne sais pas, c’est comme si tu le faisais exprès… C’est pas possible…”
“Je te jure, Sarah… Je ne le fais pas exprès. Je n’arrive tout simplement pas à associer le prénom à son visage… Ce n’est pas un drame…”
Sarah poussa un soupir.
“Non. Je confirme. Ce n’est pas un drame sauf si… Tu veux sortir avec elle dans un avenir plus ou moins proche…. Je dirais d’ailleurs, assez lointain tant que ton petit cerveau n’aura pas imprimé ce fameux prénom….”
Je laissais passer un silence… Et je finis par repondre.
“Sauf que je vois un élément qui ne va pas dans ton raisonnement, Mademoiselle…”
“Et lequel, Monsieur ?”
“Je ne t’ai jamais dit que je voulais coucher avec elle…”
“Moi non plus.”
“Moi non plus quoi ?”
“Je t’ai dit sortir avec elle et jamais coucher avec elle…”
“J’ai dit coucher ?”
“T’as dit coucher.”
“Ouah… Euh… Je pensais sortir… Bien entendu…”
“Bien entendu. Mais bon… Ca reste un lapsus révélateur…”
“Je t’interdis de penser ça !…”
“Oh, je n’ai pas besoin de penser ça… Je ne fais que constater, moi.”
Je soupirai pour exprimer mon exaspération.
“Et donc je fais quoi ?”
Je fronçai les sourcils.
“A propos de quoi ?”
“Je te prends une place ou pas ?”
“C’est quand ?”
“La semaine prochaine, grand bêta… Je te rappelle qu’après… C’est Noël puis le Jour de l’an…”
“Bah vas-y… Prends-moi une place…”
“Je croyais que tu n’étais pas intéressé.”
“Si si… En fait, j’adore les spectacles de cabaret…”
“Oui mais bien sûr…. Et la marmotte…”
“Rooh, tu vas pas recommencer…”
“Je recommence rien, juste pour ta gouverne… Je ne fais que constater ton côté pathétique. Mais bon… Tu n’es qu’un mec après tout. On ne va pas te demander de faire des miracles…”
“Ca, c’est mesquin.”
Sarah me lança un grand sourire.
“Oui, je sais. Mais tu vas me remercier. Au final, j’ai réussi à te faire changer d’avis. Et d’ailleurs, je ne comprends pas qu’avec mes talents, tous les mecs ne me mangent pas dans la main. Le monde est vraiment mal fait, je trouve…”
“Surtout pour toi…”
“Ca, ce n’est plus mesquin, c’est méchant, Monsieur. Raah… Je te jure… Il va falloir que je t’apprenne encore plein de choses avant le week-end… Sinon, on court à la catastrophe nucléaire…”
[...]
A ses côtés [reprise] (2)
Novembre 2005
C’était à la pause café de dix heures. Au boulot. Ce n’était pas la première fois que je la croisais mais ce fut réellement la première fois que nous avons échangé quelques mots. Je reconnais que je n’ai pas vraiment été très doué, ce jour-là. J’ai même été plutôt maladroit. Mais si je peux plaider pour ma défense pour ainsi dire, je crois que je n’ai jamais été réputé pour mon aisance à entamer une conversation. Surtout quand la personne à qui j’adresse la parole me déstabilise un peu. Ca remonte sûrement à la petite enfance et à la première fois où j’ai essayé de dire mes sentiments à une fille en même temps que j’ai essayé de l’embrasser. C’était un peu désordonné et sûrement un peu effrayant. J’ai toujours brûlé les étapes car pour moi, le temps n’existe pas. C’est sûrement dû aussi au fait que je n’avais jamais connu vraiment d’échec en tant que tel, enfin rien qui ne tenait exclusivement à moi et à mes façons de faire. Et puis, j’ai toujours eu du mal à rester sérieux. Le fait d’être sérieux me rend terne et j’ai cette tendance à prononcer le caractère dramatique voire tragique des choses. Ce n’est pas que je me prenne au sérieux au sens strict du terme, mais quand certaines situations me touchent de près, je ne sais pas être spontané. Cela sort sans être rangé, sans réflexion préalable et cela peut apparaître aux yeux de l’autre comme une agression. Un peu comme si je ne savais pas me maîtriser. Et c’est sûrement un peu vrai.
Elle était devant moi en train de boire son café, tenant son verre d’une main et sa cigarette de l’autre. Elle n’était pas accompagnée de sa collègue comme d’ordinaire et moi, je la regardais, un peu avec insistance. Je ne sais pas dire ce que mes yeux peuvent provoquer comme gêne mais elle me lança un regard de travers, à la fois un peu intimidé et surtout plein de reproches. Elle finit par faire un geste un peu brusque…
- Oh non !…
- Qu’est-ce qu’il se passe ?
- Ben, j’ai renversé mon café et j’ai tâché ma robe…
- Ce n’est pas bien grave… m’a-t-il dit en me tendant un mouchoir en papier.
- Ce n’est pas bien grave ?
- Oh, non… C’est pas ce que je voulais dire. C’est juste que cette robe est moins belle que celle de la semaine dernière.
- Ah oui ?
Elle a souri.
- Je me pose une question… Quel genre de mec est capable de retenir la tenue d’une fille qu’il rencontre à la machine à café, peut-être une fois par semaine et ce n’est même pas sûr.
- Quel genre de mec… Je ne sais pas. Mais moi, ça m’arrive tout le temps. Sûrement qu’il existe un traitement psychiatrique mais on ne m’a jamais diagnostiqué jusqu’à maintenant.
- Tu es bête…
- Je sais.
- Faut que… J’y aille…
- Oui… Faut bien qu’une pause ait une fin. A un moment donné…
- Oui, c’est sûrement ça… A… A un de ces jours ?
- C’est ça… Ou à demain, on ne sait jamais… Avec un peu de chance.
Elle s’est éclipsée en un clin d’oeil. Elle m’a laissé devant cette machine à café avec une drôle d’impression. J’ignorais ce que cela pouvait être à l’époque mais lentement, l’idée de le revoir allait faire son chemin dans ma tête et cela même, si j’ai pu le nier au cours des semaines qui ont suivi. Je suis sorti de la pièce après avoir écrasé mon mégot et avec une seule pensée un peu bizarre en tête. Je ne savais même pas comment elle pouvait s’appeler, ni même ce qu’elle faisait. Nous étions dans la même boîte et moi, cela faisait pourtant plus cinq ans que j’y étais. Je ne savais pas son nom et cela me paraissait complètement improbable.
[...]




